G. Carissimi : aux sources de l'oratorio : « Historia di Jephte »

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Quand vers 1649, Carissimi compose son « Jephté », il fait partie de ceux dont le nom est lié aux origines de l'oratorio sous sa forme baroque : on admet en général qu'il en écrivit une quinzaine.

Ce nouveau genre musical est issu de la rencontre de différentes traditions dont on peut trouver les traces dans les mystères, les jeux et les drames liturgiques du Moyen Age, les anciennes passions en musique ou dans le motet latin qui au début du XVIIème siècle subit l'influence du style concertant, voire de l'opéra naissant. Il est donné lors des pieuses réunions qui ont lieu, à l'origine, dans des « Oratoires » ... d'où le nom d « oratorio» !
Et Carissimi de participer aux travaux du seul oratoire romain pratiquant l'oratorio latin, celui de l'Archiconfraternità del San Crucifisso de l'Eglise San Marcello. Comme c'est souvent le cas pour les oratorios latins, le prétexte littéraire à la réflexion morale est tiré de l'Ancien Testament, ici du Livre des Juges.

Le contexte : une histoire pleine de bruit, de fureur,... et de tristesse !

De naissance illégitime, Jephté a été chassé par ses frères de la maison paternelle. Au-delà du Jourdain, il rassemble une bande d'aventuriers dans son genre, avec lesquels il effectue des « sorties », survivant, semble-t-il, « à la pointe de son épée ». Quand commence notre histoire, Israël, en conflit avec les Ammonites, vient de l'appeler au secours et de lui proposer le titre de « Juge » !

Imprudemment, Jephté fait vœu à Dieu, s'Il lui donne la victoire, d'immoler à Sa Gloire la première personne qui franchira le portail de sa maison. La rencontre avec les Ammonites se traduit par une grande victoire de Jephté ... mais hélas quand il s'en retourne à son campement, celle qui sort en premier de sa maison, pour fêter son triomphe, n'est autre que sa fille, son unique enfant !

Celle-ci accepte l'idée du sacrifice ... mais demande à passer deux mois sur les collines avoisinantes avec ses compagnes pour « pleurer sur sa virginité » (N.B. Non parce qu'elle va perdre celle-ci, mais au contraire parce que mourrant vierge, elle n'aura pas d'enfants et qu'ainsi la lignée de Jephté va s'éteindre) ! Et les enfants d'Israël de se lamenter tandis que le sacrifice s'accomplit.

La tradition veut que, suite à cette histoire tragique, les filles d'Israël aient célébré, d'année en année, des rites agrestes évoquant, pendant quatre jours d'affilée, le destin tragique de la fille de Jephté.

Alors, on ne manquera pas de comparer Jephté et sa fille à Abraham et Isaac, Agamemnon et Iphigénie, voire à Idoménée, roi de Crète sacrifiant son fils à son retour de la Guerre de Troie ou ... à l'Ogre du Petit Poucet de Perrault égorgeant (par erreur, il est vrai) ses sept filles ! Plus l'histoire est tragique, plus elle a des chances d'être reprise sous des formes diverses !

Celle de la Fille de Jephté servit de prétexte à au moins trois oratorios (G. Carissimi, G.F. Haendel, M.A. Charpentier). Elle fut aussi le sujet d'innombrables représentations graphiques allant du manuscrit, du dessin, aux apisseries et peintures anciennes ou modernes !

Quelques éléments pour l'analyse de l'oeuvre ...

La disparition du manuscrit autographe de Carissimi ne facilite pas les choses ... Même si les musicologues disposent d'un certain nombre de copies et autres éléments manuscrits (dont l'origine est souvent à chercher parmi les élèves de Carissimi), les documents sont souvent incomplets, parfois contradictoires (ce qui peut s'expliquer par la volonté du copiste de s'adapter à des conditions locales d'exécution) et dispersés (Paris, Versailles, Oxford, Hambourg, Rome ...). Des éditions plus récentes contiennent parfois des indications « fantômes » intéressantes lorsqu'elles sont basées sur des sources sérieuses qui ont entre temps disparu (c'est le cas par ex. de certains manuscrits allemands disparus pendant la dernière guerre).

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On comprend alors mieux les variations qui pouvaient exister, dans le passé, entre les différentes partitions et les divers enregistrements offerts au public.
La version que nous avons choisie est basée pour l'essentiel sur le manuscrit de la BN de Paris, de la main de M.A. Charpentier et annotée par celui-ci ; des corrections pouvant cependant être apportées lorsqu'il y a concordance entre les autres sources potentielles : les travaux des musicologues permettent désormais aux choristes de s'approprier de façon fiable l'œuvre de Carissimi.

On retiendra essentiellement les points suivants :

  • La richesse polychorale, sous une simplicité apparente, des grands chœurs à six voix (trois voix « aigues » et trois voix « graves »).
  • L'importance primordiale du rôle de la Fille de Jephté (soprane) et de celui de Jephté « le Juge » (ténor).
  • La narration est confiée à un « Historicus », chanté suivant les passages par la voix d'Alto, de Basse ou de Soprano, mais aussi par des ensembles à effectifs plus limités que les grands chœurs (deux, trois ou quatre voix).
  • La façon dont Carissimi alterne ces différents éléments, jouant habilement des contrastes ainsi créés.

Jephte 2On peut diviser l'œuvre en deux parties :

  1. Un premier volet réjouissant centré sur la bataille et la victoire de Jephté :
  • avec une première section débutant avec le Cum vocasset et le vœu de Jephté ;
  • une deuxième section commençant avec le chœur Transivit ergo Jephte,qui introduit la scène de la bataille, récit poursuivi par le duo Et clangebant, et l'Historicus (basse) et le chœur avec un rebondissant Fugite, fugite ... l'Historicus (soprane) puis un trio  des voix hautes du chœur décrivant la déconfiture des Ammonites (Et ululantes filii Ammon ...) !
  • dans une troisième section, Jephté retourne au pays : la voix de basse célèbre sa victoire (Cum autem victor Jephte ...), puis sa fille et ses compagnes l'accueillent par des chants et des danses : Solo Incipe in tymphanis ... et Duo Hymnus Cantemus ... puis Solo et Chœur à six voix Cantemus omnes Domino ... !

      2. La deuxième partie, « Cum vidisset Jephte ... », dramatique et émouvante, est radicalement différente avec :

  • le lamento particulièrement saisissant de Jephté annonçant le vœu fatal à sa fille, le dialogue entre Jephte et sa fille, la magnifique plainte de la fille de Jephté, entrecoupés ou accompagnés d'interventions de petits chœurs ;
  • le chœur final Plorate, filii Israël ... qui pour Jacques Bona, spécialiste de l'œuvre (qu'il chantera avec nous), est le plus beau chœur jamais écrit !

Jephte 3L'accompagnement instrumental était prévu, semble-t-il, à l'origine, pour un orgue seul ; la possibilité (rajoutée ultérieurement) de doubler les voix à certains moments par violons ou violoncelle, voire d'enrichir le continuo, comme l'ont fait certains dans une période récente, d'un clavecin, d'un luth, d'un théorbe voire d'une harpe, n'est absolument pas contradictoire avec les pratiques de la période baroque où régnait sur ce plan une grande liberté.

Enfin, signalons pour la bonne bouche que certaines des idées musicales exprimées par Carissimi dans son Jephté furent reprises et « recyclées » dans leurs propres œuvres par certains de ses successeurs de l'ère baroque ... dont un certain ... Georg Friedrich Haendel !