F.J. HAYDN : messe de la création

DE « LA CREATION » A LA « MESSE DE LA CREATION »

Lors de ses séjours en Angleterre, Haydn avait eu l'occasion d'assister à un festival consacré à la musique de Haendel et de constater l'enthousiasme engendré par les œuvres de celui-ci ; il eut l'idée de tenter une démarche similaire et d'écrire ses propres oratorios. Son ami le violoniste Salomon lui avait donné un livret inspiré de la Genèse et du Paradise Lost de Milton, composé à l'origine pour Haendel mais que celui-ci n'avait pas utilisé. Haydn fit traduire en allemand puis adapter ce livret par le poète Gottfried von Swieten. Le travail de composition, qui s'étala de 1796 à 1798, aboutit à la première œuvre religieuse importante de Haydn en langue allemande, Die Schöpfung : La Création. Cette œuvre, avec ses mouvements fugués (qui sont un véritable hommage à Haendel) et son écriture orchestrale aux charmants effets programmatiques (qui font penser à Mozart), est pleine d'imagination .... Et le public retient, entre autres passages, la bondissante mélodie du duo entre Adam et Eve Der tauende Morgen : une contredanse.

Fort de son succès, Haydn se lance dans un oratorio plus profane, également sur un livret de Swieten, montrant l'homme dans sa relation avec la nature, Die Jahreszeiten : Les saisons. Mais cette écriture, qui va de 1799 à 1801, lui semble plus difficile. Il en « oublie » en 1800 de livrer au prince Esterhazy, la Messe qu'il doit composer chaque année pour la fête de la princesse.

Les Saisons sera un succès et en 1801, Haydn n'oubliera pas d'écrire pour les Esterhazy, la missa solemnis annuelle de rigueur. Mais, il n'a commencé à la composer que le 28 juillet et n'en achève l'écriture que juste à temps pour la première audition, le 13 septembre. Les spectateurs rassemblés dans la Bergkirche d'Eisenstadt sont éblouis par la musique de Haydn et ne se laissent pas distraire par la contemplation de la superbe décoration rococo de l'église : ils n'ont sûrement pas manqué de remarquer que Haydn s'est livré dans le Qui tollis peccata mundi du Gloria, chanté par la Basse, à une petite plaisanterie musicale bien innocente, en y glissant une citation de la contredanse de La Création.

Mais la plaisanterie n'est pas du goût de tout le monde : nous sommes dans la Vienne Impériale et le pouvoir impérial se mêle de tout .... y compris de musique ! L'Impératrice Marie Thérèse de Bourbon (seconde femme de François II) est certes une femme éclairée, y compris musicalement parlant : sa belle voix de soprano lui a permis de chanter, sous la direction de Haydn, les parties de solistes de la messe Nelson ou celles de ses oratorios. Mais si la Musique, c'est la Musique .... la Religion, c'est la Religion !
Et Marie Thérèse d'exiger de Haydn, qu'il supprime sa « petite plaisanterie musicale » : pas de contredanse dans la Messe ! Haydn s'exécute et sur son ordre modifie la partition imprimée pour supprimer le passage offensant. Mais le Public impavide et l'Histoire durent en garder le souvenir, puisqu'en 1854, on s'en souvenait suffisamment pour intituler l'avant dernière Missa solemmnis de Haydn, Schöpfungsmesse : Messe de La Création. Nom qu'elle a conservé jusqu'à nos jours ...avec une citation rétablie !

POURQUOI AVONS NOUS CHOISI LA « SCHÖPFUNGSMESSE » ?

La Messe de La Création (Hob. XXII : 13) en si bémol majeur, est l'avant dernière Messe de la grande série que Haydn écrivit dans la dernière période de sa vie à la demande de Nicolas II Esterhazy. Elles constituent, d'après le musicologue Richard Wigmore, un ensemble « de six œuvres glorieuses qui couronnent et transcendent la tradition autrichienne de la messe tout en proclamant de manière achevée la foi catholique professée sa vie durant par Haydn » - une foi « non pas sombre et torturée, mais bien davantage sereine et réconciliée », selon son biographe et ami Georges Griesinger.
Les voix des 4 solistes (soprano, alto, ténor et basse) et du chœur à 4 voix sont soutenues par un orchestre aux instruments variés. Hautbois, clarinettes, bassons, cors, trompettes, cordes, timbales et continuo mêlent leurs timbres et permettent à Haydn une composition qui allie la sophistication symphonique de l'écriture orchestrale, qui lui est une seconde nature, avec la fluidité éclatante des voix et des chœurs, où Haydn retrouve l'inspiration donnée par son écoute des oratorios de Haendel déjà utilisée dans La Création.
C'est donc une oeuvre superbe, un monument à la fois de spiritualité et de séduction sonore et probablement la plus belle des six dernières messes de Haydn ... et d'après notre chef, à notre portée !

UNE PETITE ANALYSE DE L'ŒUVRE

Se succèdent :

KYRIE :

Il s'ouvre par un adagio à ¾ : orchestre, puis soprano solo, puis chœur soutenu par un rythme pointé, faisant successivement leur entrée pour culminer dans un allegro moderato à 6/8 intense.

GLORIA :

Il débute par les vents et timbales en fanfare pour un allegro à 2/2, repris immédiatement par le chœur et les cordes et qui reviendra en ritournelle. Beau solo de clarinette et choeurs piano en si bémol mineur du « Et in terra pax » vont contraster avec le retour de la fanfare pour le « Laudamus te » et le « Domine Deus ». Cors et clarinettes ayant exposé le thème de la citation de la Création, la phrase est reprise de façon courte par la basse solo sur les mots « Qui tollis peccata mundi ». L'ample chœur du « Miserere » (adagio en mi bémol à ¾), la reprise des paroles « Qui tollis peccata mundi » par les solistes, constituent une section où alternent chœurs et solistes pour finir dans un pianissimo émouvant. Un vigoureux « Quoniam » en si bémol majeur (molto vivace à 4/4) conduit in fine à la saisissante fugue presto du « In gloria Dei Patris Amen ».

CREDO :

Un premier volet pour chœurs s'ouvre sur un vivace à 4/4 intense, avec un soudain piano et une disparition des vents sur « Et invisibilium », un long passage en sol mineur, puis sur le « Genitum non factum » un retour en force d'une fanfare des vents en si bémol majeur. L'adagio à ¾, en sol majeur, qui suit pour le « Et Incarnatus est », s'ouvre en un contraste saisissant, par dix mesures d'un orchestre réduit (basson solo, cordes et orgue concertant) avec l'indication de registration Flauto, symbole de la Colombe. Les paroles sont alors chantées par le ténor solo dialoguant avec l'orgue. Celui-ci s'efface pour le « Crucifixus » entonné par la basse solo. Le « Sub Pontio Pilato », confié aux chœurs, s'accompagne d'une soudaine modulation en si bémol majeur avec intervention des trompettes et timbales qui disparaissent dans un « Passus et sepultus est » qui s'éteint sur des accords en ré majeur. Les chœurs attaquent un « Resurrexit » (allegro à 4/4) ; on notera l'intervention de la soprano solo sur le « Et iterum venturus est » et celle de l'alto solo sur le « Et in Spiritum Sanctum ... ». Enfin le « Et vitam venturi saeculi », fugato rapide (più allegro) atteindra son paroxysme dans l'« Amen » final !

SANCTUS :

Il débute, après une introduction orchestrale, par un chœur, adagio à 4/4, puis l'on passe en fa mineur pour l'éclatant choeur allegro du « Pleni sunt coeli ». Il est suivi par un « Osanna » en si bémol majeur, où après une courte intervention de la soprano solo, les chœurs s'expriment de façon jubilatoire.
Le « Benedictus » (allegretto en mi bémol majeur à 6/8) débute par une introduction orchestrale brillante, avec trompettes et timbales ; puis alternent quatuor de solistes et chœur, le dernier « Osanna in excelsis » s'élevant dans un climat de ferveur intense.

AGNUS DEI :

Cet adagio en sol majeur à ¾ se divise en 3 sections. Chacune d'entre elles est basée sur des modulations spectaculaires. La question de savoir si les 2 premières doivent être chantées par les solistes ou par le chœur n'est pas tranchée de façon claire par les sources bibliographiques : ce sera donc le choix du chef ! Suit, sans transition, le « Dona nobis pacem» (allegro moderato en si bémol majeur à 2/2), page d'une grande puissance à l'imposante conclusion.