LE MESSIE (G.F. HAENDEL)

COMPOSITION ET CRÉATION

C'est bien souvent dans la douleur et les épreuves que le génie sait se ressourcer pour donner le meilleur de lui-même. A quelque cinquante-cinq ans, Haendel sort d'une période difficile : échec financier de ses tentatives sur les scènes lyriques de Londres, attaque d'hémiplégie qui lui a laissé le côté droit paralysé (ce qui ne doit guère l'aider pour les concerts d'orgue sur lesquels il compte d'habitude pour renflouer ses finances) ; il se soigne et son état s'améliore mais il reste déprimé ... Il décide alors de retourner à l'Oratorio ! Messie 1Il s'en ouvre à son ami et mentor Charles Jennens, musicien, théologien et mécène, surnommé « Soliman le Magnifique » !

Celui-ci, homme de grande culture religieuse, qui l'a accueilli et lui a remonté un peu le moral, lui propose un livret consacré à la figure du Christ et constitué d'extraits du Nouveau et de l'Ancien Testament qu'il a soigneusement choisis, avec l'aide de son chapelain privé, Pooley.
Totalement inspiré par la religiosité du texte, Haendel se serait enfermé dans sa chambre le 22 août 1741 pour n'en sortir que le 14 septembre : l'œuvre complète, y compris l'orchestration, a été composée en 24 jours !
On raconte qu'un des serviteurs de la maison l'ayant appelé plusieurs fois (il a tendance à ne pas toucher aux repas qu'on lui apporte), entre dans la pièce et le voit pleurant ; il tient à la main les feuilles sur lesquelles il a écrit l'Alléluia et dit : « Il m'a semblé voir devant moi le Ciel lui-même et Dieu dans toute sa Gloire » !

La dépression s'est bien éloignée ... d'ailleurs dans la foulée, Haendel va en quinze jours écrire la première partie de l'Oratorio Samson qu'il terminera fin octobre !

Mais il ne suffit pas de composer, il faut se produire. Aussi Haendel saute-t-il sur la proposition de Messie 2Sir William Cavendish, Gouverneur d'Irlande, de venir à Dublin.

Il rassemble quelques musiciens et solistes londoniens de première classe et prend la route. Mais, coincé dans le port de Chester par la tempête, il profite de cette étape forcée pour organiser une audition préliminaire du Messie avec des choristes de la Cathédrale. Hélas, l'un des choristes, pourtant chaudement recommandé, se révèle lamentable !
« Coquin » s'écrit Haendel, sévère et exaspéré, « ne m'avais-tu pas dit que tu pouvais déchiffrer à vue ? » - «Oui, Monsieur ... mais pas de prime abord » répond l'autre... Comme quoi, certains problèmes n'ont pas vraiment changé !

Mais qu'on se rassure, les concerts donnés en Irlande furent un succès. Certes, Haendel tarda un peu à donner le Messie : la vie n'est pas un long fleuve tranquille. D'abord des difficultés de production : Haendel devait constater que certains passages vocaux présentaient, pour les solistes locaux, des difficultés d'exécution imprévues qui imposèrent la réécriture de certaines parties. D'autre part, le Doyen de la Cathédrale de Saint Patrick ne voyait pas forcément d'un très bon œil l'utilisation du nom du Christ dans une œuvre qui s'apparentait trop à un opéra (on sait que Bach rencontra des réactions similaires à Leipzig lors de la création d'œuvres comme la Passion selon saint Jean ou le Magnificat) : on imposa un changement de titre (Un Nouvel Oratorio Sacré) et l'on bloqua la réalisation un certain temps. Le premier concert ne fut donné, dans un Music Hall près du district de Temple Bar, que le 13 avril 1742 (Haendel ne devait pas être superstitieux !) et avec un but caritatif (au profit des prisonniers et des malades nécessiteux des deux hôpitaux de la ville). L'affluence fut telle que les organisateurs demandèrent aux gentilshommes de renoncer au port de l'épée et aux dames de ne pas porter de robes à panier : on fit ainsi tenir 700 personnes au lieu de 600 !

Messie 3

La première londonienne, à Covent Garden, au profit des musiciens pensionnés et de leurs familles, eut un succès similaire : le chœur de l'Alléluia saisit le Roi Georges II d'une telle émotion qu'il se leva spontanément ! Et il est encore de tradition dans bien des endroits (c'était autrefois le cas à Senlis) de se lever pour écouter cette partie de l'œuvre de Haendel ... Alors, bien sûr, d'aucuns s'offusquèrent encore de voir le nom du Messie rattaché à une œuvre interprétée bien souvent par des artistes d'opéra à la réputation légère ... C'était le cas de la charmante Susanna Cibber à la vie privée controversée ! Mais son interprétation de l'aria « He was despised » bouleversa tellement le public que le Dr Patrick Delaney, ecclésiastique assistant au concert s'exclama, plein d'enthousiasme : « Pour cela, que tes péchés te soient pardonnés ! ». Il dut bien y avoir quelques cabales (gênantes lorsqu'Haendel souhaitait donner l'œuvre dans un contexte profane pour se faire un peu d'argent) mais qui n'empêchèrent pas le succès de l'œuvre dans le long terme, surtout lorsque Haendel le dirigeait dans ses concerts au profit de l'Hôpital des Enfants Trouvés de Londres : il le fit trente-quatre fois et leur légua un exemplaire de son œuvre ... qui ne fût jamais imprimée de son vivant. Mais qui n'en demeure pas moins la plus populaire qui soit dans le monde anglo-saxon !

LE MESSIE OU UN NOUVEL ORATORIO SACRÉ

Comme tout opéra ou oratorio, le Messie raconte une histoire : celle du Christ dans sa relation avec l'Humanité dans la perspective de la Rédemption.

Elle se divise d'après Jennens en trois parties :

  • La prophétie et la réalisation du plan de Dieu pour la Rédemption de l'Humanité grâce à la venue du Messie.
  • L'accomplissement de la Rédemption par le Sacrifice de Jésus, la Passion, et sa Résurrection.
  • Un Hymne de Remerciement et de Louange devant la défaite finale de la Mort !

A chaque partie correspond en quelque sorte un « acte », Acte I L'Annonciation, Acte II La Passion, Acte III La Rédemption et la Louange !

Messie 4

Chacun de ces « actes » peut être séparé en plusieurs « scènes » ; par exemple :

Acte I : L'Annonciation
Scène 1 : L'annonce du Salut, Scène 2 : La prophétie de la venue du Messie, Scène 3 : L'annonce au monde entier, Scène 4 : La prophétie de la naissance virginale, Scène 5 : L'apparition de l'Ange aux bergers, Scène 6 : Les miracles du Christ, etc...

Le texte de chaque « scène » correspond à des extraits de la Bible du Roi James I et du Book of Common Prayer : la qualité poétique du texte de cette source anglicane est telle que l'on a du mal à imaginer les raisons qui ont pu amener certains à utiliser des versions en langue allemande (après la création de la version « aménagée » par Mozart ?), voire ... en italien (pour singer l'opéra ?) !

Sur le plan musical, les « scènes » s'enchainent en alternant récitatifs, arias et chœurs. L'œuvre lors de sa création fut donnée dans la période de Pâques ... mais l'importance de la première partie, tournée plus vers la Naissance du Christ, a souvent conduit à l'utiliser pour des concerts de Noël. D'aucuns adoptent une solution intermédiaire en offrant au public la première partie à Noël et le reste de l'œuvre à Pâques.

A Senlis, la tradition est celle d'un concert de Noël !

LE MESSIE, QUELLE VERSION POUR HIER ET POUR AUJOURD'HUI ?

Soyons clair, il n'existe pas aujourd'hui une version « d'origine » du Messie que l'on pourrait reproduire « à l'identique » : du vivant même d'Haendel, celui-ci n'a pas cessé de modifier son œuvre en fonction de l'évolution de sa pensée ... mais aussi en fonction des musiciens et des solistes disponibles ! Ainsi une même partie pour solistes a pu exister en différentes versions : une pour soprane, une pour alto ou hautecontre et une pour basse ; une autre sera pour soprane ou alto ou un duo de 2 alti, etc. A l'époque baroque, on ne craignait pas de rajouter, de supprimer ou de remplacer un air ou un chœur en fonction des musiciens disponibles, des circonstances et du lieu de la manifestation.

Messie 5Il serait donc totalement irréaliste de regrouper dans un même concert la totalité des variantes que Haendel a écrit pour le Messie : avec le temps une certaine « décantation » s'est d'ailleurs opérée permettant l'acceptation communément admise de certaines versions qui s'avèrent en fait proches de celles que Haendel lui-même utilisait à la fin de sa vie.
De même qu'il est couramment admis et pratiqué, dans ce qu'on appelle « une version de concert », d'omettre certaines parties qui semblent moins indispensables que d'autres au déroulement et à la compréhension de l'œuvre. C'est le cas, entre autres, de certaines « scènes », notamment des parties II et III qui, dans les partitions pour chœurs, n'étaient d'ailleurs parfois données autrefois qu'en Appendice. L'interprétation de l'œuvre gagne alors en intensité dramatique ce qu'elle perd en durée !

Notons enfin que si le Messie de Haendel ne fut pas édité de son vivant, cela est amplement compensé par l'abondance des manuscrits d'époque qui nous sont parvenus. Ceux-ci sont soit de la main même du compositeur soit (n'oublions pas les problèmes de santé rencontrés par Haendel à la fin de sa vie) de celle de son « amanuensis » Christopher Smith, fidèle transcripteur de la pensée du Maître. Outre la partition léguée au Foundling Hospital, la partition d'origine de la main de Haendel, son conducteur, des originaux ou des copies d'époque de différentes variantes sont disponibles : indications de nuances et de tempo y figurent, si bien que les retranscriptions utilisées de nos jours par les choristes correspondent en général bien mieux à la volonté originelle de Haendel, que les premières versions imprimées du XVIIIe siècle ... bourrées d'erreurs !

Messie 6En ce qui concerne les effectifs, on notera qu'à l'époque de la création du Messie, ils étaient réduits : 4 à 5 solistes, une vingtaine de choristes et un orchestre qui comprenait, outre les 2 trompettes et les 2 timbales nécessaires à certains numéros, un petit ensemble de cordes avec continuo. Haendel devait ultérieurement renforcer l'orchestre de hautbois et de bassons pour mieux soutenir et équilibrer les sopranes et les basses.

Mais dès 1784, lors de la Grande Commémoration à l'Abbaye de Westminster s'inaugurait une période d'utilisation d'effectifs choraux et instrumentaux plus importants, sous–tendue par l'idée que Haendel lui-même y aurait été favorable : hypothèse hardie mais qui se verra encore amplifiée au XIXe siècle après que Mozart (pour répondre à une commande - il faut bien vivre) aura « enrichi » lui aussi la partition par l'addition de nouveaux instruments et leur multiplication.

On vit alors apparaître des formations orchestrales où orgue, flûtes, cors, trombones, voire trompettes, timbales, bois et cordes supplémentaires s'ajoutaient à l'orchestre prévu par Haendel. Les effectifs choraux augmentaient de façon parallèle. En 1859, le Grand Festival de la Commémoration de Haendel regroupait un chœur de 2765 choristes et un orchestre de 460 musiciens ; le record était approché puis battu en 1857 et 1881 aux Etats-Unis, avec dans le premier cas 600 à 700 voix et, dans le deuxième, pour une « Grande Célébration Nationale de la Paix », un « Hallelujah » à 10000 voix et 500 instruments ! Sous l'influence des concepts victoriens d'élévation culturelle des « classes humbles » par la musique, on vit se développer en Angleterre des concerts regroupant chœurs de masse amateurs et harmonies équipées de cornets à pistons, bugles, trombones, tubas et autres « saxhorns » !

On est revenu depuis, en général, à des solutions plus raisonnables :

  • soit un chœur, de professionnels ou semi-professionnels, à effectifs réduits, accompagnés d'instruments anciens ;
  • soit un « grand chœur baroque » d'une centaine, voire plus, de choristes accompagnés d'instruments contemporains (plus sonores), permettant ainsi, avec l'instrumentation prévue par Haendel, de préserver l'équilibre voix/orchestre indispensable.

C'est cette solution, combinée avec le choix d'une version de concert, plus dense et partant d'une plus grande intensité dramatique, dans le texte de la version originale anglaise, est celle qu'a choisie l'Ensemble Choral du Haubergier. Un choix esthétique, mais qui nous a aussi semblé le plus adapté aux masses chorales et aux lieux de concert dont nous disposions.

Messie 7

Bibliographie et Iconographie : La Musique Sacrée et Chorale Profane : L'âge baroque 1600-1750 - Ed. Fayard, Ecrits sur la Musique Bernard Shaw - Coll. Bouquins, Dictionnaire Encyclopédique de la Musique – Université d'Oxford, Dictionnaire de la Musique – Larousse. Les différentes éditions anglaises du Messie chez Novello et notamment leurs préfaces avec les commentaires d'Ebenezer Prout et de Watkins Shaw. Extraits de commentaires des livrets accompagnant divers enregistrements : ceux d'Arthur Holde (Concert Hall Août 1971) ; de Nicholas Keyton et de John Eliot Gardiner ( Philips 1982). Et bien sûr la « Toile », avec notamment les articles de wikipedia, « Haendel » et « Messiah », qui font également partie des sources des portraits, fresques et statues du compositeur et de Charles Jennens (Balthasar Denner, Thomas Hudson, Mason Chamberlain l'ainé, Jean-Jules Sampson ...), des portraits, peintures et fresques plus anciens illustrant la vie du Christ, dus aux pinceaux ou à la brosse de Vitale di Bologne, de Mantegna Andrea ... venant, entre autres, pour la plupart, et notamment pour les éléments reproduits en couverture de nos programmes ou sur nos affiches - Martin Schongauer (Nativité), Michel Corneille l'Ancien (Résurrection), Conrad von Soest (Triptyque), le Maître de Moulins (Nativité) - de Wikimedia Commons ... © Droits réservés.