G. Fauré, Messe de Requiem Op. 48

QUEL REQUIEM ?     

Fauré disait : « Mon Requiem a été composé pour rien… pour le plaisir, si j’ose dire ! Il a été exécuté pour la première fois à la Madeleine, à l’occasion des obsèques d’un paroissien quelconque. » Mais derrière cette apparente insouciance, pouvait bien se cacher de façon pudique la tristesse du musicien qui venait de perdre, coup sur coup, à un an d’intervalle son père et sa mère.
Cette première version de 1888 du Requiem, quasi impromptue, est certes incomplète : il manque à ce « petit requiem » une grande partie de la liturgie et l’orchestration est des plus modestes. Mais déjà se dégagent de l’œuvre de réelles beautés : l’air du Pie Jesu est alors interprété par un jeune soprano solo, le futur compositeur Louis Aubert. Et Camille Saint-Saëns de dire à Fauré : « Ton Pie Jesu est le seul Pie Jesu, comme l’Ave verum de Mozart est le seul Ave verum. » !
Conscient du caractère inachevé de son œuvre, Fauré va la compléter, confiant entre autre  à « un baryton-basse tranquille, un peu chantre » la partie « grave et calme » de l’Offertoire et du Libera me, ajoutant le chœur O Domine, augmentant par étapes l’effectif orchestral, avec notamment l’utilisation de cuivres, pour constituer un solide orchestre de chambre. Cette version « définitive »  de 1893 est parfois donnée, en cas de faibles effectifs, en remplaçant l’orchestre par un orgue.

Tout serait simple pour les musicologues si, Hamelle, l’éditeur de Fauré, ne lui avait pas passé commande d’une version « symphonique » du Requiem  destinée aux sociétés de musique ! Cette nouvelle version de l'œuvre, à l’effectif orchestral nettement plus important, fut créée le 12 juillet 1900 dans le Palais du Trocadéro au cours du quatrième « Concert officiel » du 12 juillet de l'Exposition universelle de 1900. Avec ses 250 choristes, nécessaires pour équilibrer l’orchestre, on s’éloignait  forcément du climat intimiste et plein de recueillement voulu à l’origine par Fauré … et certains d’insinuer que la partition n’était pas due au maître lui-même mais que, débordé par ses hautes fonctions et peu motivé par l’idée de cette version « symphonique », il avait sous-traité le travail à son élève Roger-Ducasse … Le manuscrit ayant été perdu, impossible de le vérifier !
Heureusement la découverte du matériel d'orchestre manuscrit de la version originelle de l'œuvre dans les caves de la paroisse de la Madeleine et la comparaison de ces parties instrumentales séparées avec le manuscrit autographe et fragmentaire de la version originelle, conservée à la Bibliothèque nationale de France, ont permis de rétablir la version dite de 1893 : c’est sur celle-ci qu’est basée notre concert …

Fauré, musicien d'église et organiste, n'était « pas croyant, mais pas sceptique » : pour  lui « le mot Dieu n'était que le gigantesque synonyme du mot Amour » et cela « semble aller à l'encontre de la réputation d'irréligiosité qui a longtemps accompagné le compositeur ». C’est en gardant présent à l’esprit cette idée de Dieu/Amour qu’il faut approcher le Requiem de Fauré dont il déclara lui-même : « … on a dit qu’il n’exprimait pas l’effroi de la mort, quelqu’un l’a appelé une berceuse de la mort. Mais c’est ainsi que je sens la mort : comme une délivrance heureuse, une aspiration au bonheur d’au-delà, plutôt que comme un passage douloureux… ».
Cette conception d’une vision sereine et réconfortante du Paradis amène Fauré à s’écarter un peu de la structure liturgique traditionnelle : si tous les textes sont en latin, le Dies irae (avec ses  strophes Tuba mirum, Rex tremendae et Lacrimosa  par trop dramatiques) est mis de côté ! Fauré rajoute par contre la douce antienne du In paradisum habituellement chantée après la messe, lorsqu'on se rend au cimetière.
La « simplicité et la « modestie » de cette œuvre  célèbre basée sur des thèmes d’inspiration grégorien « introduisent dans la musique une expression recueillie, mystérieuse, qui confine au sentiment religieux et témoigne d'une haute philosophie de la vie » (Marc Honneger). Simplicité et modestie qui n’empêchent pas, loin de là, une écriture contrastée où chœurs, solistes et orchestre s’interrogent et se répondent, implorent et se rassurent …

UNE PETITE ANALYSE

Introït et  Kyrie

Une introduction un peu sourde de l’orchestre dans les graves, une note attaquée « fortissimo », avant de diminuer très vite vers la nuance « piano », et entrent « pianissimo »  les chœurs Requiem æternam,  Dona eis domine puis « forte » Et lux perpetuaet  « diminuendo »  Luceat, luceat, luceat eis … évoquant la « lumière éternelle » dans un effet de contraste saisissant.    
Thème d’une rare simplicité  par les ténors du chœur  jusqu’au Te decet que chantent les sopranes. Tension harmonique accrue conduisant à l’implorant « exaudi orationes meam ». Le Kyrie et le Christe sont bâtis sur les mêmes formulations mélodiques.

Offertoire

Superbe canon (altos-ténors) O Domine, Le baryton solo chante l’intimiste prière d’offrande du Hostias et le chœur reprend le thème initial : un lent fugato aboutit à un Amen dont les vocalises affirment avec joie le Salut.

Sanctus

Un chœur plein d’angélisme, un Hosanna en fanfare joyeuse avant le retour au repos éternel.

Pie Jesu

Une touchante mélodie de plan ternaire adagio chantée dolce par la voix de soprano solo.

Agnus Dei

Une paisible mélodie, où les ténors jouent un rôle essentiel, entrecoupée par un épisode plus agité et dramatique. Le Lux aeterna est un long crescendo ramenant le thème de l’Introït puis revient le motif lumineux de l’Agnus Dei.

Libera me

L’air pour baryton solo et chœur est le seul passage de l’œuvre, avec à un moindre degré l’Offertoire, à posséder un caractère extraverti en une déclamation sobre tendant vers l’imploration et le pathétique … mais avec le Et lux perpetua revient la sérénité.

In Paradisum

Dans l’ultime antienne de l’absoute reparait l’angélisme du Sanctus. Avec une bouleversante mélodie des sopranes et un soutien discret du chœur s’ouvrent devant nous les portes de la Jérusalem Céleste.


Remarque : dans certaines parties de l’œuvre se dédoublent les pupitres de ténors et de basses conduisant à un chœur à 6 voix.
Le Requiem de Fauré garde aujourd’hui un prestige inégalé.

Bibliographie :Fauré : Partition du Requiem de Gabriel Fauré-Ed. A. Leduc.  Articles Gabriel Fauré ou Requiem de Fauré : dans La Musique Sacrée et Chorale Profane : les indispensables de la Musique - Ed. Fayard ; dans le Dictionnaire Encyclopédique de la Musique – Université d’Oxford ;  dans  Encyclopédie de la Musique Fasquelle 1959 … Et sur le Net Wikipédia et le site www.musicologie.org/Biographies/f/faure_gabriel.html.